jeudi 16 septembre 2021

Ma recherche de "gens biscornus"

 "Maintenant que je suis diabétique, je cherche des gens biscornus qui ont réussi dans la vie pour me rassurer."

   Cette citation est placée dans la bouche de Myriam, personnage principal du roman pour enfants Privée de bonbecs (de Susie Morgenstern et Mayah Gauthier), l'un des rares personnages de fiction qui soit diabétique. Tout comme Myriam, je suis diabétique et je constate que, moi aussi, je suis à l'affût des gens biscornus. Vous en trouverez ci-dessous une petite réserve.

 

Betthoven

    Le compositeur et sa surdité: un parcours qui me touche beaucoup, un personnage qui refuse de se résigner, de se laisser abattre. "Je veux saisir le destin à la gueule; il ne réussira pas à me courber tout à fait..." écrit Beethoven en 1801, alors même qu'il ressent les premiers symptômes de la surdité. Le premier mouvement de sa Ve symphonie, c'est le destin qui "frappe à la porte", un peu comme le diabète, ou comme n'importe quel autre handicap, frappe à la porte d'une vie.

    Le destin et le compositeur : deux titans qui combattent l'un contre l'autre, deux lions qui s'empoignent et roulent à terre. Mais lorsque l'être humain échoue dans ses combats, lorsqu'il est forcé d'accepter l'inévitable, alors la musique de Beethoven prend une intonation plus douce. Un souffle qui vient rejoindre le vivant dans tout ce qu'il y de plus vulnérable. Lorsque j'écoute les compositions les plus tendres de Beethoven (souvent les deuxièmes mouvements de sonates et symphonies), je perçois souvent un amour, un soin qui ne vient pas de moi. Dieu, es-tu là, quelque-part dans la musique ?

 

Peer Gynt

    Un personnage de Henrik Ibsen, auteur norvégien, mis en musique par Edvard Grieg, compostieur norvégien. Peer Gynt en quelques mots : un ivrogne, un bon à rien, un paresseux, un prétentieux, un menteur, un profiteur, peut-être simplement un homme aussi. Ayant tenté de séduire la princesse des trolls, Peer Gynt se retrouve à la la cour du roi, contraint d'attacher une queue à son derrière, d'adhérer à la devise des trolls – "Troll, sois toi-même ... et personne d'autre !", ainsi que de se faire crever les yeux.

    Peer Gynt fuit, traversant océans et déserts. Dans toutes ses péripéties, il n'en gardera pas moins cette devise qui l'a profondément marquée : "Troll, sois toi-même... et personne d'autre !" Mais dans le fond, qu'est-ce qu'être soi-même ? Est-ce que je suis diabétique ? Est-ce que je suis une personne qui porte un handicap ? Est-ce que je porte une queue de troll que je pourrais simplement enlevé ?

    C'est à la dernière minute de sa vie que Peer Gynt sera délié de sa quête. Il trouvera sa paix dans la personne de Solveig, une jeune femme qui, au début de l'histoire, avait promis à Peer d'attendre son retour. À la fin de l'histoire, Solveig est vieille, aveugle, mais elle l'attendra toujours. Quand Peer lui demande : "Où était mon moi, l'intégral, le vrai ?" Elle lui répond: "Dans ma foi, dans mon espérance, et dans mon amour."


Jean Valjean

    Tout droit sorti des Misérables de Victor Hugo, Jean Valjean est un ancien forçat, un homme d'une force extraordinaire, capable de soulever à lui seul une charrette que seul un cric (ou une vingtaine d'hommes) pourrait déplacer. À peine sorti du bagne, Jean Valjean est hébergé pour une nuit par Monseigneur Bienvenu, l'évêque de Digne : une rencontre qui le marquera beaucoup et le poussera à se tourner vers Dieu.

    Père adoptif de Cosette, dont le nom signifie étymologiquement "petite chose", Jean Valjean ne porte qu'un seul handicap: son identité d'ancien prisonnier. Malgré tous les actes de générosité accomplis, son crime demeure aux yeux de la société. Jean Valjean vit dans la peur constante d'être repris et réincarcéré. 

    Être diabétique, c'est un peu pareil. De l'extérieur, je veux paraître forte et résistante. De l'intérieur, je n'en reste pas moins diabétique. Je suis sans cesse en train de calculer, comment ne pas tomber dans mes propres prisons : les hyper et les hypoglycémies. Au quotidien, je nourris l'envie d'être forte et la peur d'être faible. Être diabétique, c'est aussi tenir une petite Cosette par la main: une "petite chose", la partie fragile de moi-même. 

 

Oscar et la dame rose

    Oscar et la dame rose, célèbre livre d'Eric-Emmanuel Schmitt. Hospitalisé pour un cancer, le petit Oscar apprend, à l'âge de 10 ans, que ses jours lui sont comptés. 

    D'accord ! Je ne suis pas morte de mon diabète ! Le diabète n'est plus mortel aujourd'hui pour qui a les moyens de se soigner. Cependant, je partage avec Oscar le vécu de l'hôpital: les jeux partagés entre enfants, les surnoms donnés aux infirmières de service, toutes ces nuits habitées par ces "fantômes [qui] nous réveillent, on ne sait pas pourquoi. On a mal parce qu'ils pincent. On a peur parce qu'on en les voit pas." Je partage également avec Oscar cette nécessité de vivre à fond le jour présent, de savourer chaque jour comme si c'était le premier. Je partage aussi avec le petit garçon cette nécessité de faire de Dieu un compagnon dans chaque jour de mon handicap.


"Maintenant que je suis diabétique, je cherche des gens biscornus qui ont réussi dans la vie pour me rassurer."

    Dans Privée de bonbecs, les choix de Myriam se portent sur Frida Kahlo, peintre mexicaine, à la colonne vertébrale brisée, et sur Jacqueline Auriol, une aviatrice qui, après de nombreuses fractures, continue de voler, jusqu'à passer le mur du son.

     De même que Myriam, je partage cette recherche de "gens biscornus". Cependant, au contraire de Myriam, mes choix ne vont pas forcément vers des gens qui ont "réussi". Au contraire, Peer Gynt a tout raté, du début à la fin de sa vie. Jean Valjean meurt dans l'anonymat, désirant que son nom soit définitivement oublié.  S'il y a quelque chose de beau, dans la vie de ces personnages blessés, c'est qu'ils ont tous été confrontés à leur propre humanité. Du fin fond de leurs combats, ils ont  perçu quelque chose de l'amour de Dieu.

 

 ***

Frères ! Au-dessus de la voûte étoilée
Doit habiter un père bien-aimé.
Vous vous effondrez, millions ?
Monde, as-tu pressenti le Créateur ?
Cherche-le par-delà le firmament !
C'est au-dessus des étoiles qu'il doit habiter."
                                                    Beethoven, Ode à la Joie

***

"Peer Gynt (à deux doigts de mourir, complètement paniqué): Proclame bien fort à quel point j'ai péché ! Solveig : Tu n'as pas péché, mon garçon, toi, l'unique ! [...] Tu as fait de ma vie un chant ravissant, béni sois-tu d'être venu un jour ! Bénie, bénie notre rencontre de ce matin de Pentecôte ! Peer Gynt : Donc, je suis perdu ! Solveig : Il y en a un qui décide. "  Henrik Ibsen, Peer Gynt

 ***

"Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. [... ] Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées ont leurs abîmes comme les mauvaises. Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la faisait prier." Victor Hugo, Les Misérables

***

"Et là, [Dieu], j'ai deviné que tu venais. C'était le matin. J'étais seul sur la Terre. Il était tellement tôt que les oiseaux dormaient encore, que même l'infirmière de nuit, Madame Ducru, avait dû piquer un roupillon, et toi tu essayais de fabriquer l'aube. Tu avais du mal, mais tu insistais. Le ciel palissait. Tu gonflais l'air de blanc, de gris, de bleu, tu repoussais la nuit, tu ravivais le monde. Tu n'arrêtais pas. C'est là que j'ai compris la différence entre toi et nous : tu es le mec infatigable ! Celui qui ne se lasse pas. [...] J'ai compris que tu étais là et que tu me disais ton secret : regarde chaque jour le monde comme si c'était la première fois." Eric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose

                                              


mercredi 28 juillet 2021

Pourquoi Compostelle ?

Cette année, j'ai mis à profit mes vacances pour parcourir des petits tronçons de Compostelle, par-ci par-là, par tranche d'un ou deux jours à la fois. Pourquoi ? Très bonne question ! Peut-être est-ce à force de voir briller les yeux des pèlerins et d'entendre leurs récits... Peut-être est-ce à force de passer tous les jours à côté du petit coquillage, Place St-François, qui me nargue en me disant : "Compostelle, c'est par là"... 

La Folie des grandeurs

Ou peut-être ai-je simplement la grosse tête, des ambitions hors-normes, la folie des grandeurs ! Oui, mais alors une "folie des grandeurs" au sens métaphysique: l'aspiration hors-normes d'une rencontre avec Dieu. Lorsque je me lance dans le Clavier Bien Tempéré de Bach, au piano, j'observe une même démarche intérieure. Au fur et à mesure que défilent les préludes et fugues, mes propres pensées prennent de moins en moins de place, elles se font plus fines, elles s'estompent. À l'intérieur de moi, se libère comme un espace, un lieu qui est fait de souffle, une réalité qui me dépasse. Dieu, es-tu là ?

Le même phénomène se produit lorsque je suis sur le chemin. Pas après pas, sans autre but que le chemin lui-même, je commence à marcher avec les pensées en ébullition. Puis, lentement, au rythme de ma progression, elles se calment et se taisent. Je suis alors beaucoup plus disponible à l'espace à l'intérieur de moi-même, mais aussi à tout l'espace de l'extérieur.

Juste l'essentiel

Dans le sac, trois fois rien, presque rien : juste l'essentiel. Pour mes petites étapes, je ne prends que de quoi me nourrir et des vêtements adaptés pour la météo. Pas de roman pour le plaisir, pas de journal ou de sudoku pour si jamais je viendrais à m'ennuyer, pas de cahier pour écrire. Non, rien. Cela me semble presque vide. Mais justement, ce vide laisse la place pour les imprévus.

Rencontres

Le long du chemin, d'autres pèlerins comme moi marchent avec juste l'essentiel et un bâton dans la main. Comment se reconnaît-on entre nous ? Des fois, je ne porte même pas la coquille St-Jacques sur moi et eux non-plus. Seul point commun : nous allons dans la même direction, sur la même route. Et puis, quand on part de chez soi avec "presque rien", on se sent soudain léger et la fameuse crainte de "déranger l'autre" disparaît. Plus aucune introversion/timidité ne me retient d'aller à la rencontre de l'autre, de découvrir son histoire, de parler anglais, français, franglais. Même pour parler l'allemand, je n'ai plus d'hésitation (même s'il me reste à peine trois mots). Je découvre des personnes incroyables, souvent portées par une très belle sérénité. Nous sommes tous des êtres humains, nous marchons tous sur un même pied d'égalité.

Le Champ de l'étoile

L'étymologie populaire de Compostelle est "le champ de l'étoile" (campus stella), puisque c'est par une étoile que St-Jacques indiqua l'emplacement de sa tombe. Mais des étoiles, il n'y en a pas seulement une dans le champ, il y en a aussi plein dans mes yeux à chaque fois que je rentre. Les étoiles : ce sont les sourires des personnes croisées, la rencontre avec une apicultrice et ses abeilles, en pleine forêt, le soleil d'été qui caresse le Léman, la constatation que je peux y arriver quand même (même lorsque je crois avoir tout donner). Et à peine une étape est-elle conclue, j'ai envie de retourner sur Compostelle, j'ai envie de recommencer à marcher.

 

lundi 24 mai 2021

L'Art de la fugue

     Une fugue, c'est une pièce musicale composée de plusieurs voix qui se superposent, qui s'entremêlent, qui se répondent les unes aux autres. Et chacune de ces voix possède son propre timbre, sa propre tonalité. C'est un peu comme dans la vie: de nombreuses personnes qui s'expriment, se croisent, se superposent, tout en ayant leur propre identité.

    Or, en tant que pianiste, je suis responsable de donner du poids à chacune des voix, de les faire ressortir, de leur donner de l'importance, de faire entendre chacune d'entre elles sans qu'elles empiètent les unes sur les autres. De même, en tant qu'être humain, je suis responsable de donner de l'importance à chacune des voix autour de moi. Chacun a de l'importance, quelle que soit son histoire, son parcours de vie, ses valeurs, son expérience. Sur cette piste-là, je rejoins tout à fait Montaigne qui, au seizième siècle, pensait ainsi l'éducation d'un jeune homme de bonne famille : "On l'avertira, étant en compagnie, d'avoir les yeux partout [...]. Il sondera la portée d'un chacun: un bouvier, un maçon, un passant; il faut tout mettre en besogne, et emprunter chacun selon sa marchandise" (Montaigne, Essais, Livre I, Chapitre XXVI).

    Donner de l'importance, donner du poids à chaque voix: une notion applicable dans la musique et dans le quotidien. Or, pour donner de l'importance à chacun, il faut aussi apprendre à écouter. Au piano, lorsque je déchiffre une fugue, j'ai pris l'habitude de souligner les voix en différentes couleurs, pour être bien attentive à chacune d'elles lors de leur exécution. Et dans la vie, chaque personne n'a-t-elle pas sa couleur particulière ?


 

    Dans la Bible, nous retrouvons cette nécessité de se donner de l'importance, de se donner du poids les uns aux autres. "Aime ton prochain comme toi-même" (Marc 12, 31) ou encore "aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jean 13, 14). Dans l'Ancien Testament, l'adjectif "kabed", en hébreu, recoupe tout à la fois cette idée de "poids"et d'"importance", mais aussi de "richesse." Chaque personne n'est-elle pas une richesse devant Dieu, avec tout ce qu'elle a vécu et tout ce qu'elle est ?

    Et maintenant que vous avez compris comment jouer une fugue, let's play ! Puissiez-vous faire ressortir chacune des voix que vous entendrez dans ce qu'elles ont d'unique et de particulier.

lundi 10 mai 2021

Quelques veilleurs sur ma route

  En 2019, j'ai choisi de devenir veilleuse, en rejoignant la  Fraternité Spirituelle des Veilleurs.  Pas seulement parce qu'il s'agit d'un "tiers-ordre protestant" et que j'avais besoin de prier ! Mais aussi et surtout parce que veiller est l'un des sens profonds que je voulais donner à ma vie. 

Au cours de mon existence, j'ai rencontré plein de personnes qui sont des veilleurs/veilleuses sans le savoir et qui m'ont apporté tendresse et joie, chacune à leur manière.

Veilleuse, cette personne qui sème plein de graines avec amour dans son jardin, sans forcément savoir ce qui poussera ensuite.

Veilleuse, cette grand-maman qui reste attentive à ce que les moineaux trouvent toujours de quoi picorer dans les petites maisons de bois et à ce que son vieux chat ne joue pas trop avec les libellules. 

 


Veilleurs, ces deux personnes âgées qui s'aiment encore très fort, comme au premier jour, comme si chaque jour leur relation était à redécouvrir.

Veilleur, cet adolescent qui milite pour l'écologie, pour un monde plus beau et plus respirable, pour toutes les générations à venir.

Veilleurs, ces parents qui racontent une histoire à leur enfant, juste avant le seuil de la nuit. Même s'ils referment la porte doucement, ils restent à l'écoute, ils ne sont pas vraiment partis.

Veilleur cet artiste peintre qui sait trouver, dans le visage de chacun, cette teinte particulière qui fait que chaque personne est unique.

Veilleur ce médecin qui voit dans son patient la personne qu'elle est, pas seulement sa maladie.

Veilleur ce professeur qui décèle les dons de ses élèves et qui les aide à déployer leurs ailes.

Veilleur ce manœuvre qui met tant de minutie dans chacun de ses gestes, malgré la rudesse de son travail qui, jour après jour, se répète.

Veilleuse cette étoile, la dernière qui veille dans le ciel, afin qu'il reste toujours un peu de lumière.

Enfin, veilleuse cette mésange, la première qui chante chaque matin pour dire à quel point la vie vaut la peine d'être vécue.

Pour toutes ces personnes, j'ai choisi de veiller. Et vous, quel(s) veilleur(s) avez-vous déjà croisés ?

 



mercredi 17 mars 2021

Foi et diabète


 Depuis toute petite, je suis diabétique. Le fameux handicap de la digestion du sucre. Incurable, d'après ce que l'on m'a toujours dit. Or, depuis cinq ans déjà, mes glycémies (taux de sucre dans le sang) ont chuté de manière drastique. Du coup, les doses d'insuline que je dois m'injecter tous les jours (l'hormone qui me permet de digérer les sucres) aussi. Vous voulez des chiffres ? Un diabétique de type 1 adulte s'injecte en moyenne 1 unité d'insuline par kilo de son propre poids. Pour moi, je ne m'injecte plus que 0,3 unités par kilo. À défaut d'être dans les normes, on est dans l'énorme. Ou plutôt dans l'énormément petit.

    La raison d'une telle chute de mes glycémies ? Jusqu'à aujourd'hui, je ne la connais pas, mais je formule une hypothèse. En regard de plusieurs expériences, plus je consomme des aliments simples, modestes et non-modifiés (une salade qui ne contient qu'une salade, du riz qui ne contient que du riz, des fruits qui ne contiennent que des fruits, etc.), plus mes glycémies sont basses. En revanche, plus je mange des aliments industriels, trop lourds, trop préparés, plus mes taux de glycémie sont hautes. Il y a ici une corrélation entre les aliments qui sont nocifs à mes glycémies et les aliments qui sont nocifs à autrui, à la biodiversité. En revanche, une alimentation respectueuse des autres êtres humains, de la nature et des animaux produira d'excellents résultats.

     En ce sens, j'aime beaucoup la citation du poète Francis Thomson : "Celui qui cueille une fleur dérange une étoile." Une citation qu'il me semble avoir expérimentée avec mon diabète. Tous les éléments de la terre sont en lien les uns avec les autres. Et lorsque je me fais du bien à moi-même, je fais du bien à mon voisin aussi. Dans la foi chrétienne, on trouve un enseignement du même ordre : "Aime ton prochain comme toi-même." L'injonction met ici deux pôles dans la balance: l'autre et moi. Il n'y a pas de hiérarchie entre l'amour que je dois porter à moi-même et l'amour que je dois porter à l'autre. Les deux sont à égalité. Les deux plateaux de la balance sont parfaitement équilibrés. L'amour de soi est étroitement lié à l'amour de l'autre. Les deux fonctionnent ensemble.


     Je change maintenant de texte biblique. Au premier siècle de notre ère, Paul écrivait: "Et pour que je ne sois pas enflé d'orgueil, à cause de l'excellence de ces révélations, il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter et m'enorgueillir" (2 Corinthiens 12,7). Une écharde dans la chair, un cathéter dans la peau, c'est un peu du pareil au même, non ? Ou du moins, cela se ressemble. En tant que diabétique, ce verset me parle beaucoup. Avoir une écharde dans la peau (le cathéter de ma pompe à insuline), cela revient un peu à avoir un marteau de Damoclès au-dessus de sa tête. À chaque fois que je cède au désir de manger des plats trop lourds et tout préparés, à chaque fois le marteau tombe et porte un coup sur ma santé. Un coup qui retombe sur l'environnement aussi. Tout le monde est frappé. Pour moi, le cathéter, l'écharde, l'"ange de Satan", c'est un peu tout cela en même temps.


    Mais une guérison est-elle seulement possible ? Avec mes glycémies si basses, ai-je seulement le droit d'espérer ? Avec mes doses d'insuline ridicules, avec ma recherche de la sobriété à tout prix, je me suis souvent dit que oui : avec de la persévérance, avec de la patience et des efforts supplémentaires, il me semblait pouvoir le faire. Mais les glycémies descendent et remontent. J'oscille souvent entre l'espoir le plus fou et la résignation. Un jour plutôt oui, un jour plutôt non. Pour une éventuelle guérison, je remets ma situation entre les mains de Dieu. Lui seul sait ce que je vis et ce que je fais tous les jours. Lui seul sait si ma consommation de sucre pourra à nouveau faire feu !

lundi 1 février 2021

Construire un cathédrale

 
Depuis trois ans, je suis en train de construire une cathédrale. Difficile à croire ? Après ses études de Théologie, Stella se reconvertit dans le bâtiment. Mais attention, mon chantier à moi n'est pas constitué de pierres, de marbres, de pelleteuses et de grues. Non, mon chantier se compose uniquement de notes de musique !


Depuis environ trois ans, me voici lancée dans Le Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach : une œuvre monumentale, deux cycles de préludes et fugues sur tous les tons possibles et inimaginables de la gamme. Au début, j'avais déchiffré les deux premiers préludes et fugues pour des examens. Aucun de ces examens n'avaient été brillants mais, pour une raison X, je me suis accrochée à ces morceaux, jusqu'à les savoir par cœur. Par désir d'aller plus loin, je me suis ensuite mise le troisième prélude et fugue dans les doigts, puis le quatrième... 

Aujourd'hui, je suis assez déterminée à continuer ce Clavier bien tempéré... jusqu'au bout ? En tout cas, jusqu'où je pourrai ! Tout, dans cette œuvre, me fait penser à la grandeur d'une cathédrale. Tout, dans cette œuvre, stimule en moi un état de prière. Les différentes pièces s'enchaînent sans un à-coup, s'imbriquent parfaitement les unes dans les autres comme les pierres d'un édifice. Dans le premier prélude et fugue, il y la majesté d'un dôme : beaucoup de rondeur et de luminosité. Dans le deuxième prélude, s'esquissent les gargouilles et les gouttières d'un édifice gothique, dans lesquelles dévalent les grandes eaux d'une averse. Dans le troisième, nous trouvons l'allégresse des fleurs et de frises végétales. Dans le quatrième, les notes invitent le musicien à la prière. Et dans le cinquième ?..

Dans le monde qui nous entoure, il est possible de voir beaucoup de cathédrales. Par exemple, dans la structure étudiée d'un flocon de neige ou dans l'architecture d'une toile d'araignée, tendue sur une ogive en rosiers. Les gens qui me connaissent savent aussi que j'apprécie particulièrement les vitraux que l'on trouve dans les ailes des libellules. ;) 

 

Dans sa première Épître aux Corinthiens, Paul écrit: "Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes?" 1 Co 6,19. 

Ainsi, à chaque fois que j'ai pris soin de mon corps (éviter les sucres ajoutés, maintenir l'exercice physique, un sommeil régulier, éviter le stress, prendre soin de ma spiritualité), j'ai contribué à construire cette cathédrale que Dieu m'a donnée. De même, à chaque fois que j'ai pris soin des personnes que j'aime, de la création tout autour de moi, alors j'ai ajouté une toute petite pierre à un édifice sacré. Du moins, je l'espère.

 À la fin de ses compositions, Bach signait souvent de ces trois lettres: SDG, Soli Deo Gloria, À Dieu seul la gloire. C'est une devise que l'on pourrait appliquer à tant d'autres domaines artistiques (danse, cuisine, couture, sculpture, peinture, constructions de cathédrale), à la nature elle-même ou encore à de nombreuses nombreuses œuvres d'entraide. Lorsque l'homme donne de lui-même pour aider ses semblables, alors il fait fructifier la vie, alors il bâtit un temple.

 Je finis ici mon texte sur une chanson de Walt Disney, Pensez aux petits oiseaux, dans laquelle il est aussi question d'une cathédrale : la cathédrale de Saint-Paul à Londres. Lorsque je pense à cette chanson, je me demande toujours: quels oiseaux ai-je nourri ? Quelle cathédrale suis-je en train de créer dans ma vie ? 


mercredi 30 décembre 2020

Une histoire de chameau et de Lumière

 

    Et si j'essayais de mettre des mots sur cette Lumière qui a croisé ma route, quels mots me viendraient en premier à l'esprit ? L'exercice me paraît difficile, puisque mon récit compte plusieurs fils: un voyage, une indigestion, une maladie, la fascination des grands espaces... Mais je vais quand même essayer de démêler la pelote et de vous raconter ce que j'ai vécu.

    Mongolie 2012: un voyage que m'avait offert ma famille à l'occasion de mes vingt ans. Une destination de rêve que j'avais choisie parmi tant d'autres. La Mongolie avait eu ma préférence pour son désert, le Gobi, pour ses montagnes, pour ses populations nomades ainsi que pour ses chameaux de bactriane et ses chevaux de Przewalski: deux animaux qui me faisaient rêver depuis toute petite.


    L'histoire commence aux dunes de Khongor, dans un campement de yourtes où notre petit groupe s'était arrêté pour la nuit. C'est dans cette soirée, alors que le désert allumait ses étoiles, que l'indigestion est survenue. Une bête indigestion de touriste qui ne supporte pas la nourriture locale. Un événement qui n'aurait été d'aucune importance si mon diabète de type 1 ne s'était pas ajouté par-dessus.

    Le diabète de type 1, en une phrase: un corps qui ne sait plus gérer son sucre tout seul. En ce temps-là, je gérais mon handicap avec des piqûres quotidiennes. Je n'avais pas encore la fameuse pompe à insuline pour faire face à mon diabète. En ce temps-là, une indigestion signifiait pour moi un manque de sucre drastique, presque instantané. Pour ne pas tomber dans les pommes, il fallait me resucrer à tout prix après avoir régurgité, idéalement au moyen de tisanes, miel ou eau sucrée. Et si le corps refusait d'assimiler le sucre ? Alors c'était l'hôpital. Oui, mais l'hôpital en plein désert ?

    La yourte où j'étais ressemblait à toutes les autres yourtes alentour: deux lits contre les bords de la tente, des commodes de bois orangé, un poële allumé au centre de la tente pour tenir bien chaud. À la tête de mon oreiller, un petit chameau me regardait: un chameau en peluche acheté à Oulan-Bator. À ce moment de mon histoire, il ne portait pas encore de nom.

    C'est en rentrant dans ce petit cocon que tout le repas repassa. D'un coup, je sentis ma tête tourner, mes jambes vaciller et mes yeux se flouter. J'eus le réflexe de tout de suite me jeter sur mon lit pour ne pas tomber plus bas. Dans mon souvenir, j'ai crié très fort pour appeler à l'aide, mais je ne sais plus vraiment quoi. La porte s'est ouverte très peu de temps après. C'était Nara, la guide mongole qui accompagnait notre voyage. Je me souviens de sa présence protectrice à côté de mon lit. Pendant toute la nuit, elle me faisait les piqûres au bout du doigt pour vérifier la glycémie (le taux de sucre dans le sang) et essayait de me faire boire un thé sucré. À un certain moment de la soirée (de la nuit ?...), elle m'a aussi massé les pieds : un massage vigoureux à la mongole. Si j'avais eu plus de force, j'aurais peut-être crié: - Saute plutôt dans mon estomac, c'est là que ça brûle ! Au milieu du Gobi, j'avais à la fois le feu au ventre et les pieds gelés.

    À côté de Nara, une jeune femme, traductrice en formation, était elle aussi venue apporter son aide. Je les entendais discuter les deux en mongol: une langue râpeuse et rêche, qui joue beaucoup sur le souffle, qui imite à sa manière les bourrasques du désert. Pour m'encourager, Nara me disait: - Pense à autre chose, pense aux chameaux que nous verrons demain, pense au désert. C'est plus ou moins à ce moment-là que je suis partie, mais partie où ?

    J'avais l'impression d'avoir glissé dans un sommeil profond qui n'était pas vraiment un sommeil. Je pouvais distinguer des dunes dans le lointain, mais comme environnées d'une espèce de brume. Je pouvais apercevoir un soleil à l'horizon, mais de manière très indistincte et très floue. Autour de moi, tout était chaleur et lumière. Non pas cette chaleur sèche et aride du désert, mais une chaleur faite de Douceur et de Tendresse. Les majuscules sont importantes. Si je pouvais mettre d'autres mots sur cette lumière, ce serait: Amour, Confiance, Sécurité, Sérénité, Infini, Absolu tous des mots avec des grandes lettres.

    Et Dieu ?... Au moment où j'écris cette histoire, en 2020, j'allierais volontiers cette Lumière à ce que je crois savoir de Dieu. Au moment où je l'ai vécu, en 2012, j'avais encore une conception de Dieu trop humaine pour allier les deux univers.

    De tous mes souvenirs de Mongolie, beaucoup se sont effacés. Cependant, l'évocation de cette Lumière garde toujours la même intensité. Il y avait, dans cette Lumière, quelque chose qui a rencontré ma fragilité: un amour profond qui vous embrasse tout entier. Il y avait aussi quelque chose, un tout petit rien, une toute petite miette d'immensité ou d'éternité.

    Toute entourée de cette Douceur, je me suis alors sentie "aspirée" dans mon corps. "Aspirer": un verbe qui me paraît étrange, car il ne me semblait pas avoir été "expirée" ou "expulsée" de mon corps auparavant. Cependant, "aspirer" est le seul verbe qui me vient maintenant. Faisons fi de la logique ! J'ai donc retrouvé les sensations de mon corps: le froid, le ventre qui brûlote, mais toute sensation de peur était partie. Pour une raison X, j'étais remplie de cette certitude absolue que je ne risquais plus rien et que tout était fini.

    Dans la yourte, Nara et la jeune traductrice étaient sorties, probablement en quête d'un sommeil bien mérité. Il n'y avait plus personne autour de mon lit. En revanche, mes deux bras serraient très fort le petit chameau en peluche. À mon retour en Suisse, je lui donnais finalement le nom de Nara: le nom de la guide, un terme féminin de la langue mongole qui signifie "soleil". Dans mon esprit, il s'agit d'un Soleil avec un grand S: une trace de cette Lumière avec un grand L que je n'oublierai jamais.

Quelques images du voyage en Mongolie

Ma recherche de "gens biscornus"

 "Maintenant que je suis diabétique, je cherche des gens biscornus qui ont réussi dans la vie pour me rassurer."    Cette citation...